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Mon ami Rachid a eu la gentillesse de m'adresser, il y a quelques semaines, une photo aérienne du champ de courses du Caroubier et de ses environs et bien qu'elle soit un peu ancienne, elle m'a rappelé mon vécu dans ce quartier du caroubier où je suis né et que j'ai quitté en 1962, comme beaucoup d'entre vous ont quitté le leur.

C’était, il y a très longtemps. On devine les tribunes sur la gauche, au milieu de la hauteur de l’image. La route moutonnière, derrière avec pratiquement en parallèle la route de Constantine. Toutes les écuries n’étaient pas encore construites et la tour de contrôle, au centre du champ de courses, qui permettait aux juges aux allures de visualiser toute la course, ne l’était pas encore elle aussi. Les pistes semblent en terre battue simplement.

Elle m'a rappelé beaucoup d'images qui étaient secrètement enfouies dans les méandres de ma mémoire. Oubliées peut-être par volonté de ne plus me souvenir ou par peur d'avoir trop mal de me rappeler ces merveilleux moments de mon enfance, hélas lointains.

 

Mon père était entraîneur de chevaux de courses, de trotteurs uniquement (il existait aussi des écuries de Galopeurs, pour les courses de plat ou d'obstacle). Il possédait une écurie d'une quinzaine de chevaux dont il était propriétaire de certains, et d'autres,, en pension qu'il entraînait pour des courses futures. Nous habitions dans l'écurie même, un deux pièces cuisine, ou plutôt deux chambres, une pour mes parents et une que nous partagions ma sœur et moi, puis une pièce qui faisait office de cuisine et de coin repas. Cette écurie était la toute dernière avant la plage.

Devant notre maison, un grand terrain vague, environ trois cents mètres de sable et puis la plage. Une grande butte de sable se trouvait près de la plage, c'était la butte de tir. Les pas de tir, construits en dur, alignés à distance régulière, permettaient aux militaires venus ici pour des exercices de prendre la position du tireur couché ou avec un genou en terre, afin de viser des cibles installées devant la butte et au dessous desquelles, une tranchée construite également en dur, abritait les militaires de corvée, pour boucher à l'aide de rustines en papier, les trous occasionnés par les balles. Ceci avec un long manche se terminant par un disque et qui servait à signaler aux tireurs le point d'impact sur la cible. Chaque jour, des camions déposaient ces apprentis tireurs, et dès leur descente du camion cela attirait aussi le marchand de beignets et makrouds qui venait vendre ses produits pendant les pauses de tirs. Il descendait vers la plage son plateau en tôle sur la tête et rempli de beignets. Je me suis toujours demandé comment ce plateau pouvait tenir ainsi en équilibre, alors qu'il marchait à grands pas vers son lieu de vente.

Puis tout en me dirigeant vers mon école, le trajet m'obligeait à passer devant le club hippique. C'était une école d'équitation. Le maître d'équitation s'appelait monsieur Cailleton. Mon père m'avait inscrit dans cette école à l'âge de dix ans environ, et dès que j'avais un instant de libre je me précipitais pour monter à cheval pendant une heure, car le tarif était horaire. Monsieur Cailleton avait un fils, qui avait mon âge, mais qui montait d'ailleurs très bien et à cet âge là j'avais, comme beaucoup de gamins, tendance à faire paraître que j'étais le meilleur. Malheureusement pour moi il n'en était rien.

Après ce club hippique, je passais alors devant la deuxième entrée, l'entrée principale de l'écurie de monsieur Socias. C'était une grande allée au bout de laquelle il fallait tourner à droite pour pénétrer dans la cour de l'écurie.

Puis venait une petite maison de plein pied, l'habitation de la famille Canicio. Là, vivaient monsieur et madame Canicio et leurs deux filles : Jeanine et Claude. Deux charmantes et gentilles filles.

Ensuite, l'établissement de monsieur Sanson, je crois, entraîneur de chevaux galopeurs. Je n'ai pas très bien connu monsieur Sanson, c'était un homme discret, autant que je puisse m'en souvenir.

Et voilà que j'arrivais devant une forge, c'était la forge de Monsieur De Santis. Eh oui ! Le papa de Maité. Figure emblématique du Caroubier. Aimé et chéri par tous, cet homme était le maréchal ferrant de l'hippodrome. Je le revois comme s'il était devant moi, accompagné de son inséparable employé dont je ne me souviens plus du nom. Il rendait beaucoup de services à tous. Mis à part l'exercice de son métier proprement dit, c'est-à-dire de ferrer les chevaux, avec des fers qu'il forgeait lui même et réajustait soit à la forge même, soit à domicile, et là son ouvrier portait une petite forge sur son dos et lui arrivait avec l'enclume sur l'épaule et dans l'autre main un panier contenant les outils, marteau, couteaux, tenaille, limes et clous. Il faut dire qu'il n'avait pas la corpulence d'un «danseur étoile ». Il ne faisait pas non plus des poids et haltères, du moins je ne le pense pas, il n'en avait pas besoin mais c'était tout comme. Pas très grand, toujours coiffé d'une casquette, il en imposait avec ses biceps et aux yeux d'un gamin tel que moi à l'époque il m'impressionnait.

Je disais que cet homme était une figure emblématique du Caroubier. Mis à part son métier, il confectionnait des ferrures pour consolider les sulkys détériorés par des chocs ou par usure. Quand les chiens avaient des problèmes, qu'ils tournaient sans cesse, essayant de s'attraper leur queue, les gens allaient aussi le voir pour qu'il la leur coupe. Il chauffait alors un couteau sur la braise de la forge, et hop, d'un coup d'un seul coup de marteau, plus de queue. Pour les oreilles, c'était pareil, Il en a coupé en pointe, pour ceux qui avaient des oreilles qui touchaient le sol et ramassaient toutes sortes de tics et autres. En ce temps là, il n'y avait pas de visites chez le vétérinaire, pas d'interventions chirurgicales pour de telles tâches.

Ce brave Monsieur servait aussi de temps à autre de chirurgien, puisque lorsqu’un cheval avait besoin d'être castré, pour des raisons évidentes d'agressivité envers les autres chevaux ou qu'ils s'intéressaient de trop près aux juments, c'était Monsieur De Santis qui pratiquait. C'était vraiment un homme indispensable dans le quartier. Le marteau frappant l'enclume dans une cadence régulière était un bruit agréable à entendre et j'aimais humer l'odeur de la fumée de charbon qui sortait de l'établissement ainsi que celle de la corne grillée lorsque le fer, encore chaud, était appliqué sur le sabot du cheval pour qu'il en épouse bien la forme. Il est malheureusement vrai que maintenant tous ces éléments qui font la vie active d'un artisan seraient considérés comme une gêne pour les citadins.

Après avoir dépassé cet endroit dont je garde un profond souvenir, je longeais la piste de galop du champ de courses ; Celle ci n'était séparée de la route que par une rangée d'arbres. Il devait y avoir une bonne centaine de mètres à parcourir pour atteindre le portail métallique vert coulissant qui obstruait l'entrée secondaire des pistes. Le matin cette porte restait ouverte permettant aux chevaux de pénétrer sur les pistes. La première étant celle de galop, qu'il fallait traverser pour se rendre sur la piste consacrée aux trotteurs. KADER le gardien était de faction jusqu'à sa fermeture, sur le coup de midi ; Il avait pour rôle de gérer les entrées et les sorties car un seul attelage pouvait passer à la fois, et de fermer la porte si un cheval se trouvait en liberté, après avoir désarçonné son cavalier. Et l'après-midi il n'y avait pas d'entraînement, ce laps de temps étant consacré à l'entretien et à l'arrosage des pistes.

Durant mon trajet vers l'école, je passais ensuite devant une petite maison où logeait une famille que je n'ai pas réellement connue, mais dont le mari était jockey.

Puis là, ma mémoire me fait défaut. Je me souviens qu'il y avait plusieurs écuries mais je ne me souviens plus quels en étaient les occupants. Mes souvenirs me rattrapent un peu plus loin car je revois par contre un pauvre ivrogne habitant une toute petite pièce. Ce sont des souvenirs qui restent encrés dans la mémoire de tout jeune enfant. Ce pauvre type ; qui se prénommait ZATOPEK ; avait une petite charrette à deux roues et il faisait quelques courses pour les gens qui le souhaitaient, il transportait ainsi une bouteille de gaz pour telle personne ou un gros sac de pommes de terre pour une autre, se faisant ainsi quelques sous de pourboire qu'il dépensait en achetant des litres de vin. Je me suis laissé dire qu'il arrivait à boire ainsi plus de 10 litres de vin dans la journée, si bien que dans l'après-midi déjà il ne tenait plus debout. Pour traverser la route il se déplaçait à quatre pattes et il lui arrivait de traverser ainsi la route Moutonnière.

Et j'arrivais maintenant devant l'habitation de mon grand camarade Jacky, celui que je retrouvais tous les jours pour jouer ou pour simplement passer un moment à bavarder. Nous jouions des heures avec de petites voitures, des dincky-toys. Chaque fois que ma mère allait à Alger pour des courses ou autres, elle m'en ramenait toujours une ou deux. J'en possédais près d'une centaine et nous tracions une route dans le sable, nous fabriquions des ponts et des tunnels, quand je pense à la valeur actuelle de ces voitures de collection, j'avais à l'époque un trésor entre les mains. Rentré en France, je me suis mis à la recherche de Jacky et après des mois j'ai appris qu'il devait se trouver à Marseille. Mais devant l'immeuble qu'il devait habiter, j'ai malheureusement eu une triste nouvelle. En effet Jacky, qui était employé dans une entreprise de maintenance du port, comme homme grenouille, était resté accroché au fond à une chaîne de bateau et il s'était noyé quelques semaines avant mon arrivée. C'est ce que j'ai appris en arrivant au bout de mes recherches.

Après la maison où habitait mon copain Jacky venait celle de Monsieur Canicio, dont j'ai décrit la maison d'habitation précédemment. Un entraîneur de chevaux dont la spécialité était les trotteurs. Il y avait presque tous les soirs dans cette écurie une réunion entre amis, ainsi messieurs Rando (je ne sais pas s'il y avait un lien de parenté avec René), plus tard il y venait avec son fils. Celui-ci avait participé à quelques courses de trot aussi c'était la nouvelle génération de drivers. Il y avait aussi monsieur Ellul, François Devesa et d'autres personnes, tout ce petit monde discutait devant l'anisette, refaisant en paroles et gestes l'entraînement du matin ou les courses de la veille. En passant, je les entendais rire ou s'engueuler ; selon le sujet de discussion. Mais de toute façon, il n'y avait jamais de disputes car même les engueulades se terminaient en rigolades.

Puis de suite après se trouvait une impasse sur la droite dans laquelle étaient alignées quelques écuries. Celle de Monsieur Devesa Émile. Une écurie dont la façade était peinte en bleu foncé, avec à hauteur d'un mètre environ, une couche de peinture noire, plutôt une couche de goudron, ce qui imperméabilisait le bas des murs lors des lavages à grand jet d'eau. La plupart des écuries étaient ainsi peintes car les chevaux nécessitent un lavage régulier et journalier de leurs jambes.

Quelquefois, quand nous nous approchions trop près des chevaux en cours de lavage, les adultes nous faisaient bénéficier d'une douche gratuite à l'eau froide, ce qui avait pour effet de nous éloigner de cette aire de lavage rapidement.

Monsieur Devesa Emile, un homme tranquille, calme, sans histoire. Il vivait là avec son épouse et je crois qu'il avait deux filles. Son frère, François, était aussi driver (terme qui désignait un jockey mais uniquement à sulky), lui par contre entraînait des chevaux pour son frère mais aussi, tantôt pour l'un, tantôt pour l'autre, qu'il présentait en courses. C'était un driver réputé, mais je ne lui ai pas connu d'écurie personnel. Mon père, qui souvent avait deux chevaux présents dans une course, lui confiait l'un d'entre eux. Je me rappelle d'un petit cheval, pas très grand, mais très rapide, de robe noire ; il s'appelait Jakson que monsieur François Devesa a « mené » dans plusieurs courses à la victoire.

Au fond de l'impasse, une écurie de galopeurs uniquement. Le nom de l'entraîneur m'échappe et dans la cour de cette écurie, un couple très gentil dont l'homme, pas très grand par la taille, un peu comme les jockeys, et pourtant il n'avait rien à voir avec les courses puisqu'il était technicien en électronique dans une base militaire proche, je crois. C'était lui qui réparait tous les postes de radio du quartier, des postes de radio à lampes car le transistor pointait juste le bout de son nez dans certaines applications mais pas encore dans la radiophonie, et plus tard lorsque la télévision arriva avec l'unique chaîne en noir et blanc, nous avions un installateur et dépanneur à domicile. Il avait un petit atelier en demi sous-sol, qui devait être à l'origine une cave. Entassées pêle-mêle, des carcasses de postes radio et de tourne-disques envahissaient le local. Je me rappelle le jour ou l'on nous a livré notre premier poste de télévision, c'était un Radiola, entièrement à lampes, nous étions ébahis devant ce petit écran, en noir et blanc. C'est avec ce Monsieur, monsieur Levy, que j'ai commencé à apprendre le métier qui m'a valu une carrière complète, jusqu'à l'âge de ma retraite, dans l'électronique. Au départ, j'apprenais à souder des fils entre eux, le soir après l'école, je passais toujours voir monsieur Lévy, c'était sur mon chemin et j'étais tout heureux quand il me donnait une carcasse à désosser. Plus tard, lorsque la deuxième chaîne est apparue et que grâce à des amplis il arrivait à réceptionner télé Monte-Carlo, ce monsieur avait plusieurs postes de télévision dans son salon et il regardait tous les programmes en même temps puisque tous ses téléviseurs étaient allumés en même temps et sur une chaîne différente. Je me demande encore comment il pouvait suivre les émissions, mais bon !

Sur le coté gauche de cette impasse, c'était le mur arrière de l'établissement de monsieur Paco. Je ne sais pas si c'était son véritable prénom mais j'ai toujours entendu mes parents l'appeler ainsi. De son nom, je pense qu'il s'appelait Fernandez ou Hernandez. Un entraîneur de galopeurs aussi. Une jolie écurie que celle de Monsieur Paco, avec des arbres au centre, comme un patio de verdure au milieu, avec des palmiers et autour, de chaque côté, un couloir qui passait devant les box alignés les uns après les autres. J'y allais souvent, car ma mère était amie de madame Fernandez et elles passaient quelquefois des après-midi ensemble.

Après venait l'écurie de monsieur Galiena, un entraîneur de trotteurs uniquement. Il y avait un garçon d'écurie, ou un lad comme ça se dit maintenant, mais avant les hommes qui servaient d'aides ou d'ouvriers dans les écuries s'appelaient des garçons d'écurie. C'était des hommes à tout faire presque. Tôt levés, le travail dans les écuries commençait souvent à 5 heures du matin, voir 4 heures. Les entraîneurs préparaient le matériel, les harnais, les sulkys pour l'entraînement, tandis que les garçons d'écurie faisaient la toilette des chevaux. Puis lorsque les chevaux partaient à l'entraînement ou la promenade, parfois pendant une demi-heure ou une heure, ces hommes nettoyaient les box, changeaient la paille (la litière), de façon que le cheval rentrant puisse se rouler dans la paille fraîche. Dans cette écurie, il y avait un garçon d'écurie qui avait un fils de mon âge ; Nous jouions souvent ensemble avec d'autres copains, notamment le soir, ou plutôt en fin d'après midi. Il s'appelait Idris. Il était un peu plus âgé que moi mais cela ne l'empêchait pas de se mêler à nos jeux de gamin.

Tout à coté de cette écurie se trouvait une petite gargote, 6 m² tout au plus. Les garçons d'écurie se retrouvaient là pour boire le café et jouer aux dominos le soir. Ils avaient une habitude, celle de déposer le domino sur la table en le tapant fort. Les « clacs » s'entendaient de la route. De temps en temps une gueulante se faisait entendre, sans doute un partenaire qui avait perdu la partie.

Quelques pas plus loin, je croisais l'établissement de monsieur  Carmélo Piccione, assez secret, mais très «superstitieux». C'était un Maltais il me semble, comme mon père, puis venait l'écurie de monsieur Tendéro, je crois, écurie de galopeurs. Monsieur Tendéro avait plusieurs jockeys et quand ils partaient à l'entraînement, il y avait une longue file de chevaux qui sortaient de l'écurie. Parfois, quand je me trouvais devant cet établissement au moment ou sortaient les chevaux, il fallait que j'attende un peu que tous soient passés pour continuer ma route. Je me sentais tout petit à coté de ces galopeurs, hauts sur leurs jambes fines.

Puis c'était l'écurie de monsieur Daflon, jockey et entraîneur de galopeurs, aussi, et qui avait une grande réputation sur l'hippodrome. Il avait eu la joie de voir sa fille Josette suivre la profession, puisque tous les matins elle montait à l'entraînement et a même participé à des courses. Josette a participé à des réunions en France, après 1962 et en grande dame des courses à obtenu plusieurs titres nationaux.

C'était un peu spécial à cette époque qu'une fille ou femme puisse monter en courses. D'ailleurs il n'y avait qu'elle au Caroubier, mentalité des vieux, certainement car ma sœur aurait bien voulu «monter» aussi au club hippique mais mon père n'a jamais accepté de l'inscrire aux cours. Je possède encore une photo de monsieur Daflon en tenue de courses. Il porte son casque jaune avec des étoiles bleues. C'est vrai que je possède encore beaucoup de photos de courses.

Un peu plus loin se présentait l'écurie de monsieur Galiéro, écurie de trotteurs uniquement. Jean Galiéro, puisque mon père l'appelait Jeannot, grand rival de mon père, du moins je le voyais comme tel, puisque bien souvent lui et mon père se partageaient les premières places dans les courses. Je me rappelle une fois alors que les deux se trouvaient en phase finale d'une course, mon père à la corde et Mr Galiero à l'extérieur, celui-ci le serra trop près et le cheval de mon père se trouva déséquilibré et chuta, seulement lancé à vive allure celui-ci fut stoppé net dans sa course et mon père fit un bond sur son sulky, en hauteur, d'au moins trois mètres, et retomba lourdement sur la barrière en bois qui balisait la piste. Résultat, sternum enfoncé, plusieurs côtes fêlées. Et plusieurs semaines de souffrance parce que mon père n'était pas homme à se mettre au lit pour ça, il a continué à être présent aux durs travaux de l'écurie.

Monsieur Galiéro avait un neveu, que j'ai malheureusement perdu de vue. Pourtant nous nous trouvions bien ensemble, nous nous entendions bien. Il habitait le centre d'Alger, mais ne manquait pas lorsqu'il venait avec son oncle ou son père à l'hippodrome, de venir me voir et on passait des après-midi à parler de choses et d'autres. Je crois que les deux frères avaient une entreprise de transport en commun, des cars il me semble.

Eh bien voilà, nous avons fait le tour du champ de courses ou du moins presque le tour puisqu'il manque quelques établissements qui ont été un peu les piliers de ce quartier, mais qui n'étaient pas des écuries. Je veux parler maintenant, entre autre, du bar « le Santa-Lucia », venant de suite après les écuries.

Un établissement de 3 ou 4 étages si je me rappelle bien, avec une terrasse au niveau du toit. Cette terrasse couverte, mais couverture transparente permettait de voir le ciel étoilé la nuit. Ce coin de l'établissement n’ouvrait que la nuit, c'était un peu un bar de nuit, avec des attractions et une piste de danse. De même pour ce qui est du « bar américain » qui lui se trouvait derrière le bar de jour ou de quartier, au rez-de-chaussée.

Monsieur Ciomei, patron de l'ensemble, se tenait du matin au soir derrière le comptoir. A l'heure de l'apéro à midi ou le soir, le comptoir était rempli de petites coupelles dans lesquelles il y avait toutes sortes de «trucs» à grignoter. Cela allait des variantes (légumes coupés en dés, assaisonnés au vinaigre) appelées aussi quatre saisons, des anchois en morceaux, des loupines ou tramousses, des petits escargots à la sauce piquante, des cacahouètes, des graines de courge salées, etc. etc., si bien qu'il n'y avait pas un espace libre, toutes les coupelles se touchant les unes aux autres, d'un bout à l'autre du comptoir et tous les midis et soirs, il y avait beaucoup de monde devant le comptoir, devant une anisette cristal ou gras.

Dans cet établissement, des artistes venus d'ailleurs se produisaient le soir, dans le coté «bar Américain » ou en haut, sur la terrasse qu'on appelait «la nuit bleue». Je veux parler par exemple de Dario Moréno qui était venu quelques jours ou de Charles Aznavour venu avec son collègue d'alors, Gilbert Bécaud, au tout début de leur carrière et des autres artistes qui faisaient des shows avec des lumières noires, c'était la grande mode à cette époque et tout nouveau. Je me rappelle un couple qui faisait un numéro le corps entièrement revêtu de peinture luminescente représentant des feuilles ou de la verdure, sous la lumière noire, laissait deviner une demi nudité, c'était très osé pour l'époque. Ce numéro représentait une scène de «Samson et Dalila» et la chanteuse qui jouait le rôle de Dalila interprétait la chanson de «Salomé». (Je m'étonne moi même de me rappeler de tout ceci).

Touchant le Santa-Lucia, un petit commerce qui était l'épicerie du quartier de l'hippodrome. Le brave homme qui gérait cette épicerie, d'assez forte corpulence, faisait des livraisons à domicile et allait chercher ses légumes tous les matins au marché de gros à Alger à l'aide d'une petite voiture style camionnette, dont les parois qui protégeaient le plateau arrière étaient en carton, eh oui, en carton ou en «isorel», elle était de couleur vert foncé cette camionnette.

Tout à côté, un endroit que je n'affectionnais pas tellement, c'était le salon de coiffure. Le coiffeur, Vincent de son prénom, ne se compliquait pas la vie, c'était toujours la même coupe avec la raie bien sur le coté, bien dégagé sur les oreilles et la nuque. Comme disait ma mère lorsque je faisais quelques caprices «si t'es pas gentil je dis à Vincent de te faire la coupe au bol». La coupe au bol c'était mettre un bol sur la tête et raser tout ce qu'il y a autour. Alors inutile de dire que moi déjà que j'avais horreur d'aller chez le coiffeur en plus avec une telle coupe je stoppais net mes caprices. Paraît-il car c'est elle qui me racontait tout ceci. Je sais maintenant que cette coupe n'existait que pour me faire peur, car je ne me souviens pas que quelqu'un l'ait expérimentée.

Ensuite venait l'entrée principale du champ de courses. Celle que les participants empruntaient les jours de courses, le dimanche, ou plus tard les jours de courses en semaine, le samedi ou le jeudi des fois. C'était aussi par cette entrée que les personnes concernées par le milieu hippique (propriétaires ou entraîneurs, mais aussi les familles proches de ces personnes, dont moi-même) pénétraient dans le champ de courses. Quant au public il y pénétrait par une autre entrée, un peu plus loin ou se tenaient les guichets distributeurs de billets d'entrée.

Puis se situait le deuxième café du quartier. C'était celui de monsieur Reth. Je connais bien ces deux établissements puisqu’au Santa-Lucia j'avais deux copains, les deux fils de monsieur et madame Ciomei, Pierre, le plus âgé, et René, son jeune frère. Pendant que nos parents savouraient l'anisette, nous les gamins, nous jouions dans la rue devant les bars. Nous jouions soit à cache-cache, soit à faire des courses et dans nos jeux de courses il existait aussi les deux spécialités, trotteurs et galopeurs. Ainsi pour les courses de galop nous courrions chacun séparément. Mais pour les courses de trot nous avions trouvé une combine qui consistait à courir en couple, un devant représentait le cheval et un derrière représentant le driver et qui tenait par le pan de sa chemise le copain devant qui faisait le cheval et on faisait comme ça des dizaines de courses de quelques dizaines de mètres chacune. Nous jouions sainement, tous ensemble, avec les fils de garçons d'écurie, donc des petits arabes comme on disait à l'époque. Mais tous ensembles, nous nous entendions très bien. Ce qu'on a pu passer comme moments agréables, c'est fou ! Je connaissais bien cet établissement aussi puisque mon père avait l'habitude presque tous les soirs d'y retrouver ses copains ou collègues. Ils se retrouvaient ici et durant les interminables discussions dont le sujet était tout bonnement « les courses », bien sur les anisettes défilaient sur le comptoir. Chacun payait sa tournée. Ils avaient la santé nos parents, puisqu'ils se retrouvaient ainsi à une dizaine au bout d'un petit moment. Bien sur les verres étaient des petits verres mais quand même la dose y était. Puis quand ils avaient fait le tour au Santa-Lucia, ils se rendaient tous au bar chez «Reth» et ils remettaient ça. Inutile de vous dire que, à la nuit tombée, quand nous rentrions à la maison ma sœur et moi nous nous tenions un peu en arrière, car il y avait de « l'eau dans le gaz ».

Voila une partie de mon parcours pour me rendre à l’école, le parcours qui faisait le tour du champ de courses. Je devais, après, traverser la route moutonnière, route très dangereuse à traverser car, à ce niveau, les voitures roulaient à très vive allure. Mais il y avait là, une bonne visibilité puisqu’il se trouvait ; à droite comme à gauche une longue ligne droite. Néanmoins, je ne trainais pas sur la chaussée, en traversant. Ayant bien observé qu’il n’arrivait pas de véhicule, ni à gauche, ni à droite, je fonçais le plus vite possible pour atteindre le trottoir d’en face. C’était une route à deux voies dans un sens et deux voies dans l’autre sens, et sans aire de séparation entre les deux sens.

Le trottoir d’en face longeait la voie de chemin de fer qui se situait en contre bas de la route moutonnière. Un pont que je trouvais à l’époque gigantesque ; en comparaison de mes petites gambettes de gamin ; enjambait la voie ferrée. Une fois ce pont franchi, une petite maison au bout d’un chemin en terre se trouvait sur la gauche. Je ne voyais jamais quelqu’un dans cette propriété, seulement un gros chien noir, et lorsque, chaque fois que celui-ci apercevait un passant devant la barrière branlante, qui servait de portail, il se jetait sur celle-ci en aboyant. Et moi, chaque fois je détalais comme un lapin, avec toujours la peur que la barrière se disloque.

Quelques mètres plus loin, après avoir emprunté une petite dénivellation, se trouvait l’arrêt du bus qui m’amenait jusqu’à l’école Jules Ferry, lorsque j’étais plus grand. Pendant un certain temps, c’était un bus qui desservait ce trajet, puis plus tard, un trolley l’a remplacé, et le chauffeur devait descendre au moins une fois à chaque aller ou retour pour remettre en place les perches. En effet, celles-ci se déboîtaient des lignes, dés que le niveau de la route présentait une imperfection, soit une bosse, soit un creux. La route qu’il parcourait alors s’appelait la rue de Constantine.

Mais lorsque je fréquentais l’école du Caroubier, je continuais à pied, en suivant cette rue de Constantine et J’arrivais, au bout d’un moment, à cette école, après avoir traversé la « montée de Léveilley ». Mes parents m’avaient averti de ne jamais emprunter cette montée, je n’ai jamais su pourquoi d’ailleurs, mais parait-il, il y avait danger, et aussi je ne suis jamais aventuré sur cette montée.

Avant de rentrer à l’école, je m’arrêtais toujours chez l’épicier qui se trouvait sur le trajet. Là, j’achetais des bonbons pour quelques centimes, des fois un chewing gum.

 

Zammit Michel.

VUE DU CHAMP DE COURSES.

VUE DU CHAMP DE COURSES.

Souvenir du CAROUBIER.
LE PERE DE MICHEL ZAMMIT SUR SON SULKY.

LE PERE DE MICHEL ZAMMIT SUR SON SULKY.

Souvenir du CAROUBIER.
VUE DES ECURIES.

VUE DES ECURIES.

VUE DU SANTA LUCIA.

VUE DU SANTA LUCIA.

MICHEL ZAMMIT EN TENUE DE JOCKEY.

MICHEL ZAMMIT EN TENUE DE JOCKEY.

Tag(s) : #CHRONIQUES

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