Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les Jardins d'Hussein-Dey par Charles DESPREZ.

Photo Serge MOLINES

 

Charles - Louis - Romain DESPREZ est un Peintre Ecrivain, né à Maisons - Alfort , le 17 septembre 1818 et décédé à Paris VIIIème le 28 mai 1898. Il a vécu de longues années en Algérie.

On me vantait depuis longtemps les campagnes d’Hussein-Dey, leurs champs plus embaumés que l’empire de Flore, leurs roses supérieures à celles de Pestum, leurs orangers plus beaux que ceux des Hespérides.

On me montrait, de ma fenêtre, alignés au bord de la mer, entre le double azur de l’Atlas et des flots, les verts massifs et les blanches villas de ce nouvel Eden.

La voix publique m’indiquait surtout, comme particulièrement dignes d’attention, les cultures industrielles de M. Simounet et les jardins d’agrément de M. Parnet.

……………………………………………………………………………………….............

C’était en plein janvier ; janvier, comme qui dirait chez vous juillet. Le 13 ; il n’est point ici de mauvais quantième ; j’ai dans mes souvenirs algériens nombre de 13 fortunés ; un vendredi ; le vendredi si craint de vos commères n’effraye ici personne….

…………………………………………………………………………………………….

Le temps était superbe et faisait rêver sylves, églogues, pastorales. Dix-huit degrés, pas un nuage. J’endossai l’habit printanier couleur mauve, arborai le grand feutre gris, empochai calepin, crayon, lorgnon, canif, et mollement bercé par le Berceau d’Amour, un omnibus à trois chevaux robustes, je tirai droit sur Hussein-Dey.

………………………………………………………………………………………………

Je me croyais encore à Mustapha que déjà nous étions arrivés. On compte cependant d’Alger à Hussein-Dey, par le bas des coteaux, plus de huit kilomètres.

 

Monsieur Simounet, Horticulteur

 

Les habitations qui forment le bourg sont tellement éparpillées qu’il m’eût été probablement fort difficile de découvrir celle de M. Simounet si l’hôte prévoyant ne m’eût lui-même tracé par avance une espèce d’itinéraire.

Guidé par cet utile document, je suivis d’abord, en face de l’église, un chemin bordé de cassiers fleuris dont les petites boules d’un jaune d’or embaumaient délicieusement l’air. Je pris ensuite à droite, et puis enfin à gauche, et ne tardai pas à reconnaître, au milieu d’une haie d’oliviers séculaires, la porte à claire-voie désignée sur mon plan.

………………………………………………………………………………………………

Je doute, mon cher Arthur, qu’avec votre goût pour l’horticulture de luxe vous eussiez éprouvé le même plaisir que moi à visiter le jardin de M. Simounet. Il faut être artiste, et furieux artiste, pour aimer ce beau désordre dont la nature abandonnée à elle-même se plaît à décorer son œuvre. On ne reconnaissait presque plus les allées, tant l’herbe les envahissait. Il fallait s’y frayer passage au milieu d’un épais fouillis de mauves, de bourraches, de chrysanthèmes, de soucis, que reliait entre eux, serré comme un filet, l’inextricable réseau des convolvulus.

Les arbres n’étaient pas moins vigoureusement assaillis que les allées par ces végétations débordantes. Au tronc des amandiers plantés à l’aventure grimpaient les matricaires et les aristoloches. Des flots de marjolaines, de romarins, de tubéreuses ; des marées de verveines, de jonquilles, de chèvrefeuilles, envahissaient les plants de bananiers, escaladaient les branches de figuiers, et s’élançaient en panaches fleuris jusqu’à la cime des futaies.

On rencontrait, par-ci par-là, des berceaux de feuillage et des tonnelles de verdure dont le hasard semblait avoir seul fait les frais. D’autres, plus coquets, ne devaient tout leur prix qu’à de simples roseaux de canne ou de bambou rustiquement entrelacés.

Sans la divine odeur que répandaient tout autour d’eux les jasmins et les orangers, on eût à peine remarqué la présence de ces arbustes au milieu des fenouils, des ricins et des acacias qui les disputaient au regard. Enfin, par delà les massifs, s’étendaient comme des champs de fleurs sauvages parmi lesquelles l’œil prévenu finissait par distinguer des pieds de vigne, des rangées de nopals et des carré de géraniums.

Eh bien ! le croiriez-vous, c’est avec ce fouillis de moins de trois hectares que M. Simounet s’est fait, au double titre d’inventeur et de producteur une des plus belles réputations que l’on puisse ambitionner.

……………………………………………………………………………

Monsieur Simounet, Producteur

 

Reçu pharmacien à Paris, le 27 juillet 1830, date fameuse en nos fastes révolutionnaires, il partit peu de temps après pour l’Espagne, où demeurait sa famille. Un séjour de quelques mois à Valence lui permit d’étudier la culture de la cochenille, alors tout récemment importée du Mexique. Les magnifiques résultats que commençait à donner ce précieux insecte, dont le corps desséché sert à la fabrication du carmin, du pourpre et de l’écarlate, lui firent concevoir l’idée d’en doter l’Algérie, vers laquelle se tournait déjà le regard des économistes. Même climat, même faune ; tout lui promettait le succès. Il part donc de Valence, emportant, comme Linné son cèdre au fond de son chapeau, deux petites raquettes de nopal chargées de jeunes cochenilles.

Le bateau relâchait à Palma. Notre aventureux pionnier, en déjeunant dans un couvent de moines, eut l’imprudence de raconter, entre autres prouesses, l’emprunt qu’il venait de faire à la péninsule.

« Mais, malheureux ! s’écria le supérieur, ignorez-vous donc que l’exportation de la cochenille est chez nous un crime que nos lois punissent de mort ! »

Il y avait de quoi terrifier les plus intrépides. Un autre se fut peut-être empressé de jeter à la mer un bagage si compromettant. M. Simounet le garda au péril de ses jours, le cacha de son mieux, et, quelques jours après, il débarquait à la Pêcherie avec ses feuilles de cactus enveloppées dans son manteau.

Les premiers essais qu’il en fit l’eurent bientôt mis à même de reconnaître qu’il ne pouvait se flatter de réussir tout seul, avec des ressources bornées, dans une exploitation qui demande tant de soins et d’argent. Il porta ses nopals au jardin d’acclimatation où M. Hardy les multiplia de manière à nous assurer pour toujours la conservation de cette nouvelle industrie.

On doit encore à M. Simounet l’introduction en Algérie de la culture des plantes à essences. On lui doit la récente invention d’un ingénieux procédé pour la concrétion des arômes. On lui doit l’utilisation des cossettes du sorgho pour la fabrication de l’alcool. Enfin, nombre de vins nouveaux, de parfums inconnus et de conserves inédites qui, déjà vulgarisés dans toute la colonie, nous ménagent pour l’avenir un surcroît de prospérité, sont sortis du petit jardin mal peigné dans lequel nous nous promenions tout-à-l’heure.

………………………………………………………………………………………………

Ah ! s’il est vrai que la feuille volante et l’in-octavo pèsent d’un même poids aux mains de l’historien fidèle, puisse cette lettre demeurer, pour notre futur Tite-Live (1), comme un témoignage de plus au profit d’un des fondateurs les plus méritants de l’industries algérienne !

Son nom vivra dans nos annales, de pair avec les Reverchon, les Castelli, les Dumas, les Vialar, les Bourlier, les Régis, les Vallier, les Durando…..

………………………………………………………………………………………………

Huit à dix minutes de chemin séparent la propriété de M. Simounet de celle de M. Parnet. On reprend l’allée des cassiers, on tourne à droite, au seul embranchement qui se rencontre avant d’arriver à l’église, et l’on s’engage entre deux grandes haies d’oliviers et de térébinthes.

………………………………………………………………………………………………

Monsieur Parnet, Horticulteur

 

Je vous ai parfois complimenté, mon cher ami, sur la bonne tenue de vos cultures. Je serai plus difficile maintenant que je connais celles de M. Parnet.

Il ne se peut rien concevoir de plus soigné, de plus peigné, de plus mignon, de plus coquet. Toutes les allées sont tirées au cordeau, bordées, sablées, ratissées avec soin. Bien avisé celui qui pourrait y trouver un brin d’herbe, une écorce, une feuille, un fétu. Les plates-bandes, les carrés, semblent tous labourés d’hier. Les espèces y sont distribuées avec entente et symétrie. Ici les roses, là les orangers ; au premier rang les fleurs, au fond les arbrisseaux.

Tous les quinze à vingt pas, des sièges élégants, bancs vernis à dos renversé, chaises rustiques, fauteuils de fer galvanisé, s’offrent au promeneur et l’invitent au repos, sous de pittoresques tonnelles, à l’ombre des glycines et des volubilis.

………………………………………………………………………………………………

Le nombre des plantes est incalculable. Les fleurs se touchent, se confondent, les arbres se pressent, se mêlent au point de former tous ensemble comme une seule fleur et comme un seul arbre aux mille tiges, aux mille troncs, sur plus de cinq hectares de superficie.

Rien de confus néanmoins dans cet apparent désordre. Pas une distance qui ne soit mathématiquement calculée, pas une branche dont le sécateur n’ait rigoureusement déterminé la forme et l’étendue. J’ai vu des files de bigaradiers taillés droit comme des charmilles, et présentant à l’œil surpris l’aspect d’un rempart monolithe avec des fruits pour oves, des fleurs pour rosaces et des feuilles pour arabesques. Ces charmilles sont de l’invention de M. Parnet. Nulle autre essence ne pourrait, dit-il, fournir des haies à la fois plus jolies, plus sûres et plus productives.

Je ne crois pas que l’on puisse trouver nulle part au monde de jardin qui, sur une même étendue, réunisse une aussi grande variété de plantes. Au dessus des glaïeuls, des lupins, des verveines, s’étendent les rosiers, les genêts, les camélias ; au dessus de ceux-ci, les myrtes, les daturas, les néfliers du Japon ; et puis encore par-dessus, comme un troisième étage, les cerisiers, les lauriers, les abricotiers, que surmontent encore, et recouvrent çà et là, des réseaux d’églantiers et de clématites.

Mais ce qui m’a le plus surpris encore que toutes ces richesses, c’est la prodigieuse quantité des orangers, des citronniers, des pamplemousses, et autres aurantiacées qui forment la principale essence des massifs de M. Parnet. On en commençait alors la récolte, et c’était merveille de voir la profusion de ces beaux fruits, les uns jonchant la terre ou remplissant de vastes paniers, comme chez vous la vile pomme à cidre, les autres étincelant par milliers dans les branches qu’ils faisaient éclater sous leur poids.

………………………………………………………………………………………………

Le tiède vent du soir faisait tomber sur nous une neige de fleurs, fleurs de pêchers, fleurs de bonheur. O pays enchanté !

Je repris l’allée des cassiers, et trouvai juste à point, devant l’église, un omnibus qui, non moins rapide et galant que le ‘’ Berceau d’amour ‘’, le ‘’ Plaisir des dames ‘’, me ramena sur la place du Gouvernement précisément à l’heure où la musique commençait.

(1) Tite-Live : Historien romain, mort en 17 apr. J.C. réputé pour son objectivité et son impartialité.

Tag(s) : #CHRONIQUES

Partager cet article

Repost 0